Professor Jassem AJAKA
Physicist | Economist

À Bourj Hammoud, les Syriens « de première génération » dans l’expectative

Avant même le début de la crise syrienne, des centaines de milliers de travailleurs originaires de Syrie avaient déjà élu domicile sur le territoire libanais, sans pour autant s’intégrer pleinement dans le tissu économique du pays. L’afflux massif de réfugiés amorcé il y a trois ans risque bien de changer la donne. Portrait d’une communauté qui nage entre deux eaux.

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L’Orient Le Jour / Philippe HAGE BOUTROS

La municipalité de Bourj Hammoud, en bordure de Beyrouth, a été investie par de nombreux réfugiés aux origines diverses depuis la moitié du XXe siècle. Elle abrite aujourd’hui une communauté syrienne riche de plusieurs dizaines de milliers d’individus. Ces derniers se divisent en une majorité de familles qui se sont progressivement installées au Liban après avoir transité d’un pays à l’autre au gré des opportunités.

« Khaled » et « Youssef », comme ils décident de se présenter, sont issus de ce milieu. Nés au Liban et âgés respectivement de 16 et 17 ans, ils travaillent tous les deux depuis plus de quatre ans. Le premier est ouvrier dans une petite fabrique de dalles en céramique de la région. Sa rémunération dépend de son rendement et il produit régulièrement plus de 200 dalles par jour, entre 6 et 14 heures. Il confesse gagner « plus de 100 dollars par semaine », en fonction de ses performances, dont il parle avec une certaine fierté. Le second est employé comme électricien pour véhicules automobiles chez un garagiste à deux pas de son quartier.

Il a acquis ses compétences sur le tas et doit se rendre tous les jours à son lieu de travail à 7 h du matin pour ne ressortir que vers 18 h, en moyenne. Lui ne gagne que « 100 000 livres par semaine », même s’il avoue aimer le métier qu’il exerce.

Si Khaled affirme que son employeur semble avoir pris des dispositions pour l’assurer en cas d’accident de travail, Youssef, lui, est dépourvu de toute couverture sociale. Leurs rémunérations respectives se situent légèrement en dessous du salaire minimum au Liban (fixé à 675 000 livres). Par ailleurs, la plupart des habitants du quartier de Nabaa interrogés affirment travailler dans des conditions similaires, voire dans les mêmes secteurs d’activité (bâtiment, industrie lourde et légère et emplois non qualifiés dans le tertiaire).

Mais comme Khaled et Youssef, ces travailleurs syriens s’estiment « bien lotis », comparés à leurs compatriotes qui ont commencé à affluer à partir de 2010. « Nous connaissons des Syriens âgés de 30 ou 40 ans qui gagnent à peine plus que nous et qui ne sont pas aussi à l’aise avec le travail que nous faisons », concèdent les deux adolescents. Un pompiste travaillant dans une station d’essence et préférant garder l’anonymat avoue même qu’il « n’échangerait sa place pour rien au monde » avec celle de ses compatriotes, même s’il « compatit à leur malheur ».

Une Syrie, deux destins ?

Mais la compassion des travailleurs syriens installés au Liban pour ces derniers s’arrête là. Il y a en effet un gouffre insoupçonné qui sépare ces derniers des réfugiés qui ont immigré au Liban ces quatre dernières années. « On ne parle pas vraiment la même langue, on ne vient pas des mêmes régions. En fait, on n’a presque rien en commun », lâche Khaled. Un sentiment apparemment partagé par une majorité de travailleurs syriens du quartier de Nabaa, qui ont finit par poser leurs valises au Liban au cours des 25 dernières années.

Cette ligne de démarcation se retrouve d’ailleurs dans l’organisation de l’aide aux réfugiés : Dana Sleiman, un responsable de la mission de l’agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR), confirme que les priorités de son organisation se focalisent exclusivement sur ces derniers. « Nous essayons, autant que possible, de filtrer les migrants économiques des réfugiés, avant de prendre en charge les personnes qui comptent sur notre aide », affirme-t-elle.

Pour Jassem Ajaka, conseiller chargé des affaires économiques du ministre de l’Économie et du Commerce, Alain Hakim, l’arrivée des travailleurs et des réfugiés sur le sol libanais est liée à trois facteurs antérieurs aux événements de 2010. Le premier concerne la porosité des frontières entre la Syrie et le Liban. Le second réside dans l’absence de statistiques nationales permettant de dresser une cartographie précise des flux démographiques et économiques entre les deux pays. Le troisième, enfin, trouve son origine dans « la propension des Libanais à servir d’interface aux transgressions en matière de droit du travail et d’immigration ». Ce sont ces trois facteurs qui auraient encouragé un mouvement d’immigration jugé « incontrôlé » depuis de nombreuses années, mouvement qui s’est logiquement amplifié avec la crise syrienne.

M. Ajaka reconnaît ensuite qu’il est difficile de chiffrer précisément le nombre de Syriens qui travaillaient au Liban avant 2010 et table sur « quelques centaines de milliers d’individus ». Il estime enfin que la participation de ces derniers au PIB libanais « avoisine les 5 % seulement », sans pouvoir certifier de façon définitive un chiffre « invérifiable dans les circonstances actuelles ». Il note cependant que la faiblesse de cette contribution s’explique surtout par le fait que la majeure partie de ces immigrés « dépensaient et dépensent encore l’essentiel de leurs revenus hors du marché libanais ».

« Même si une régularisation des Syriens qui travaillent depuis des années au Liban devrait être envisagée pour des raisons de justice sociale, l’opération de tri est malheureusement trop compliquée à mettre en œuvre, concède M. Ajaka. Car si un resserrement de la politique d’immigration devait voir le jour au Liban, notamment par le biais de quotas de travailleurs étrangers, comme le souhaite M. Hakim, il sera bien difficile de distinguer ceux qui auront séjourné sur le territoire de façon continue des réfugiés arrivés après 2010 », conclut-il.

Il convient de préciser que dans un rapport publié cette année, la Banque mondiale (BM) relevait que les réfugiés syriens au Liban pénalisaient l’économie libanaise à hauteur d’« un milliard de dollars par an directement », et « 4 milliards et demi indirectement ». Des pertes qui représentent 12 % du produit intérieur brut (PIB) du pays et qui coïncident avec une contraction continue de ce dernier de 2,9 % par an entre 2012 et 2014. Au cours de la même période, 170 000 libanais tombaient dans la pauvreté alors que le taux de chômage dépassait la barre des 20 %.

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Source lorientlejour

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